Tremblements : « Certains acteurs préféraient un rôle de figurant à un rôle d’homosexuel » – Actus Ciné


Avec « Tremblements », le cinéaste Jayro Bustamante montre la manière dont le Guatemala aborde la question de l’homosexualité, entre honte, menaces et thérapies de conversion. Rencontre.

Memento Films Distribution

AlloCiné : Comment est née l’idée autour de Tremblements , qui dénonce les thérapies de conversion et le regard porté sur la communauté homosexuelle au Guatemala ?

Jayro Bustamante (réalisateur) : Quand je me suis lancé dans mon premier long métrage, j’ai eu pour ambition de proposer un triptyque sur les trois insultes les plus graves dans mon pays, le Guatemala. Trois insultes qui figent la société et qui empêchent de faire un pas en avant vers le progrès social. Le premier de ces mots, que j’ai traité dans mon premier long métrage Ixcanul en 2015, c’était « Indien », soit le reflet d’une société qui discrimine. Et la deuxième, c’est « Homosexuel ». Au Guatemala, l’homosexualité, et surtout l’homosexualité masculine, a plus à voir avec le machisme qu’avec l’homophobie. Pour un Guatémaltèque, un homosexuel se rabaisse parce qu’il va vers la féminité. L’insulte la plus utilisée pour parler des homosexuels est d’ailleurs « hueco », c’est à dire « trou ».

Quelle recherches avez-vous mené pour préparer le film ?

Je voulais traiter ce sujet, mais de façon sociétale. C’est là que j’ai rencontré un premier « Pablo ». J’en ai rencontré vingt-deux autres par la suite, mais ce premier « Pablo » avait une particularité, qui est d’être homosexuel et homophobe. La plupart de ces hommes vivent dans le mensonge : ils étaient mariés, ils n’avaient pas dit à leur femme qui ils étaient vraiment, ils avaient construit une vie complète jusqu’à ce qu’ils soient découverts… Ce qui est intéressant, c’est qu’ils avaient fait ça poussés par leur famille et leur Eglise. J’ai découvert que dans les églises évangéliques ou catholiques, au Guatemala, quand quelqu’un fait son coming out, on lui dit de prendre une femme et de se marier. A partir de ce moment-là, le film devenait assez complexe et sociétal pour pouvoir lui dédier du temps et y travailler.

TuVasVoir – François Silvestre de Sacy

Le film montre justement le poids de la société et de la religion. Dès lors, le projet a t-il été difficile à monter ?

Au Guatemala, il aurait presque été impossible à monter. Heureusement, nous avons eu deux facteurs positifs. D’un côté, mes partenaires français et luxembourgeois qui ont réussi à réunir l’essentiel du budget. Et d’un autre, le succès de mon premier film au Guatemala a fait que les gens n’ont pas posé de questions sur le sujet de ce second long métrage.

Qu’en est-il des comédiens ? Comment ont-ils accepté d’engager leur image, et notamment leur image macho, dans un tel projet ?

Il n’y a pas vraiment d’industrie cinématographique au Guatemala, donc de fait pas vraiment de comédiens. Sur Tremblements, seuls deux comédiens sont professionnels. Les autres le sont devenus parce que nous les avons formés durant un an. Quand j’ai fait le casting, plus de 80% des comédiens, professionnels ou non, ont refusé quand ils ont réalisé que les rôles proposés étaient des personnages d’homosexuels. Ils voulaient apparaître dans un film, et préféraient un rôle de figurant à un rôle d’homosexuel.

TuVasVoir – François Silvestre de Sacy

La construction du film est surprenante, car vous ne dévoilez la « faute » de votre personnage qu’au bout de 45 minutes, à travers un plan très simple de deux hommes nus endormis l’un contre l’autre. Pourquoi ce choix narratif de ne pas révéler cette homosexualité alors que le héros est rejeté par sa famille dès la scène d’ouverture ?

La plume du scénario est une plume un peu… sarcastique. Il y a tellement de ridicule dans ce sujet, à prêter tellement d’importance à une identité sexuelle dans un monde comme le nôtre… Je voulais faire comprendre ça. Je voulais dire : « Regardez tout ce drame… pour ça ». Ca a été le point de départ de l’écriture du premier acte.

Comment le film a t-il été accueilli au Guatemala ?

Il n’est pas encore sorti, il sortira en août prochain. Mais on sait que cela va poser des problèmes, plusieurs personnes nous ont averti… Après mon premier film, nous avons créé une fondation pour utiliser le cinéma comme vecteur de changement social. Nous essayons de faire des liens avec des églises et de les convaincre d’utiliser des films pour créer des discussions. Avec un espoir d’inclusion. Dix églises ont dit oui pour Tremblements. Je ne sais pas combien il y a d’églises au Guatemala mais sûrement un million.

Quand vous évoquiez le point de départ du film, vous parliez de trois insultes. Vous n’en avez cité que deux. Quelle est la troisième ? Est-ce que ce sera le sujet de votre prochain film ?

Oui, j’y travaille. La troisième insulte est « Communiste ». Cela n’a rien à voir avec une idéologie politique : quand quelqu’un s’inquiète pour les droits des autres, on est taxé de communisme. Il y a une peur, après tout ce que nous avons vécu comme guerres civiles et dictatures, de devenir Cuba ou le Venezuela si on s’inquiète pour quelqu’un d’autre. On est vraiment dans une société qui vit cinquante ans en arrière.

 



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