Music of My Life : « Les chansons de Bruce Springsteen devaient faire avancer l’histoire » – Actus Ciné


Réalisatrice de « Joue-la comme Beckham », Gurinder Chadha évoque son nouveau long métrage, « Music of my Life », qui parle de racisme et de conservatisme sur fond de chansons de Bruce Springsteen.

Orange Studio Cinéma / UGC Distribution

Elle a revisité « Orgeuil et préjugés » à la sauce Bollywood

, donné un coup de pouce au football féminin ou clamé son amour de Paris. Avec Music of my Life, c’est sa passion pour Bruce Springsteen qui s’exprime à travers l’histoire de Javed (Viveik Kalra), ado anglais d’origine pakistanaise qui doit se battre contre le racisme de l’extérieur et les traditions conservatrices de sa famille, et avance grâce aux chansons de l’artiste qui n’a pas mis longtemps à changer sa vie. Quelques jours après son passage au 45ème Festival du Cinéma Américain de Deauville, c’est au téléphone et depuis chez elle que Gurinder Chadha évoque son nouveau long métrage.

AlloCiné : Tout a donc commencé par votre rencontre avec Sarfraz Manzoor, qui vous a inspiré cette histoire.
Gurinder Chadha : Plus tôt même, car il se trouve que je suis fan de Bruce Springsteen depuis que je suis à l’école. Puis j’ai lu un article de journal écrit par Sarfraz quelques années auparavant, et j’ai découvert qu’il y avait un autre Indien qui aimait Bruce Springsteen. J’étais choqué et je lui ai dit que nous étions les seuls Indiens de Grande-Bretagne à aimer sa musique (rires) Nous sommes devenus amis et, quelques années plus tard, il m’a annoncé son intention d’écrire un livre en sachant qu’en 2004, lorsque j’avais fait Coup de foudre à Bollywood, on m’avait demandé au cours d’une interview le nom de l’artiste avec lequel j’aimerais le plus travailler et j’avais répondu : « Bruce Springsteen ».

Je n’ai revu cette interview que récemment, et à l’époque je ne me doutais pas de ce qui allait se produire. Sarfraz a écrit son livre en 2007, et il me l’a donné à lire avant sa publication. Je l’ai beaucoup aimé et je voyais comment en tirer un film, mais sans la bénédiction de Bruce Springsteen, nous ne pouvions rien faire. Et il est venu à Londres en 2010 pour son documentaire The Promise. Comme j’étais invitée à l’avant-première j’ai emmené Sarfraz avec moi, et nous étions sur le tapis rouge, comme des fans avec leurs appareils photos, lorsqu’il est arrivé. Et là Bruce a reconnu Sarfraz, qu’il avait vu à plusieurs de ses concerts, donc il est venu le saluer et lui dire qu’il avait lu son livre et qu’il l’avait trouvé très beau. Et Sarfraz a manqué de s’évanouir.

Quand il s’est approché de moi, j’ai senti que j’avais trois secondes pour obtenir l’accord de Bruce pour un film. Je voulais être cool et professionnelle, mais ça s’est terminé en « Bruce ! Je suis Gurinder Chadha ! J’ai réalisé Joue-la comme Beckham ! Je suis tellement contente que vous ayez aimé le livre. Vous pouvez-nous soutenir ? » Très embarrassant (rires) J’étais surexcitée car il était près de moi, mais j’ai réussi à lui demander son accord pour que nous adaptations le livre en film. Il nous a regardés et a répondu « OK. Ça me va. » Et voilà comment l’aventure a commencé.

Je me vois comme une réalisatrice multi-culturelle car faisant partie de la diaspora

Vous dites que vous êtes fan de Bruce Springsteen depuis que vous enfant, donc on peut en conclure que Javed, le héros, est un mélange de Sarfraz et de vous-même ?
Oui. Car lorsque vous réalisez, il faut que l’on vous retrouve dans votre film. Ici, il me fallait à la fois être fidèle à Bruce et Sarfraz, tout en trouvant une histoire pour moi. Donc le récit est majoritairement basé sur Sarfraz, en ce qui concerne le fait d’avoir grandi à Luton notamment. Mais tout ce qui tourne autour de la sœur et de l’idée de trouver une résolution sans renier son identité indienne, comme lors de la scène de la boîte de nuit qui correspond à ce que je faisais, ça m’était personnel car c’est là que j’ai appris à être à la fois anglaise et indienne. Mon premier film, en 1990, s’appelle d’ailleurs I’m British But…, et cela parle de l’importance que cette scène musicale a eue pour moi.

Dans sa façon de montrer que l’art, comme le sport, peut permettre de faire tomber les barrières sociales, « Music of my Life » s’inscrit dans la lignée de « Joue-la comme Beckham ».
Tout à fait ! Je me vois comme une réalisatrice multi-culturelle, car faisant partie de la diaspora. Et nous ne sommes pas très nombreux. La première fois que j’ai vu un film français de la diaspora, c’était Cheb de Rachid Bouchareb en 1991. Peu de gens en ont entendu parler, mais j’avais l’affiche sur mon mur car c’était un film très important pour moi. C’est la première fois que je voyais un jeune franco-algérien à l’écran. Moi j’essaye de montrer la Grande-Bretagne et l’Europe avec un point de vue culturel un peu différent de celui auquel vous êtes habitués.

Denis Guignebourg / Bestimage
Gurinder Chadha et son acteur Viveik Kalra au 45ème Festival du Cinéma Américain de Deauville

Parmi tous les titres de chansons de Bruce Springsteen à votre disposition, pourquoi avoir choisi « Blinded by the Light » pour celui du film en VO ?
Nous voulions « Born to Run », mais nous ne pouvions pas l’utiliser car Bruce l’avait déjà pris pour l’un de ses livres (rires) Mais Blinded by the Light m’a plu car il faisait joliment référence à aujourd’hui, lorsque les gens ne sont pas capables de voir au-delà de quelque chose, qu’il s’agisse du racisme ou d’eux-mêmes. C’est une chanson dont personne ne comprend vraiment le sens, car c’est très difficile. Mais le film le permet en quelque sorte, car l’origine des paroles y est expliquée. Blinded by the Light m’a donc plu, mais je dois vous avouer que Music of my Life est un très bon titre également. C’est presque un meilleur titre sur plusieurs points.

Parce qu’il colle mieux avec le côté personnel de l’histoire pour vous ?
Exactement, donc je suis contente de ce changement.

Comme la chanson, le film permet de parler d’aujourd’hui en montrant que rien n’a vraiment changé depuis les années 80.
Dans un sens oui, mais dans un autre, non. Des choses ont changé comme, par exemple, les extrémistes qui forment aujourd’hui des plus petits groupes. Lorsque nous faisions le film et que nous voulions mettre les inscriptions nazies sur les murs, mon équipe anglaise de décorateurs a refusé de mettre une croix gammée car elle trouvait cela trop offensant. Donc je me suis occupée de toutes les croix gammées et toutes les inscriptions. La même chose s’est produite avec la scène de marche de sympathisants de l’extrême-droite : les acteurs ont fait une première prise, puis n’ont pas voulu en refaire. Ils ne voulaient plus être des nazis (rires) Il m’a fallu leur expliquer que ce qu’ils faisaient était très important, et j’ai presque dû les forcer. C’était embêtant pour une réalisatrice, mais satisfaisant pour une personne.

Aucune chanson n’a été coupée au montage, car je tenais à respecter l’œuvre de Bruce

Avez-vous choisi les chansons que vous vouliez dans le film avant d’écrire autour, ou l’inverse ?
Il nous fallait d’abord penser à l’histoire. Mais la musique et les chansons y étaient très importantes. Sur le plan des paroles, j’ai choisi des chansons qui devaient faire avancer l’histoire de Javed. Il y en a beaucoup que j’aurais pu choisir mais que j’ai laissées de côté : c’était un problème car j’aurais aimé pouvoir les utiliser, mais il fallait que ce soit comme cela. Aucune chanson n’a été coupée au montage, car je tenais à respecter l’œuvre de Bruce. Mais je voulais vraiment mettre « Jungleland » dans la scène finale, et il fallait que je n’utilise que certaines parties, comme le piano ou le saxophone, et j’avais besoin de son accord. Je suis donc allé le voir à un concert pour le lui expliquer, et il m’a répondu que Clarence Clemons aurait adoré que j’utilise son saxophone de la sorte. C’est la seule chanson que j’ai découpée.

Il y a aussi eu « Darkness on the Edge of Town » que je n’ai pas réussi à intégrer dans le scénario. Et c’est sur le plateau, alors que j’allais tourner la scène entre le père et son fils, que j’ai pensé à envisager ça d’une autre manière. C’est là que j’ai eu l’idée de ne pas tourner la scène de façon classique, mais de passer la chanson pour que l’on sache ce que le père dirait. C’est la seule que j’ai rajoutée sur le plateau, et elle s’intègre bien.

« Music of my Life », en salles à partir du 11 septembre :



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