Vierges – Keren Ben Rafael : « J’aime bousculer le spectateur en alliant réalisme et fantaisie » – Actus Ciné


Vierges est le premier long-métrage de Keren Ben Rafael. Avec cette chronique d’une adolescente cynique et désabusée, la cinéaste révèle une jeune actrice étonnante, Joy Rieger. Rencontre avec la réalisatrice israélienne.


Vierges – Réalisé par Keren Ben Rafael
Avec Joy RiegerEvgenia DodinaMichael Aloni 

DE QUOI ÇA PARLE ?

À Kiryat Yam, petite station balnéaire au nord d’Israël, tout semble s’être arrêté. Lana, 16 ans, s’est jurée de lutter contre l’immobilisme et la résignation. Elle est loin d’imaginer que la rumeur d’une sirène va réveiller sa ville de sa torpeur et lui permettre enfin de vivre.

AlloCiné : Vous avez puisé l’inspiration du film dans une histoire vraie concernant une rumeur d’apparition d’une sirène dans la station balnéaire de Kiryat Yam ; pourquoi ce fait divers a provoqué une telle fascination au point de vouloir en faire un film ?

Keren Ben Rafael : Le fait divers m’a tout d’abord attiré par son aspect cynique, presque ridicule. Puis je suis allée voir Kiryat Yam et je suis tombée sous le charme de cette petite ville en bord de mer qui n’a pourtant aucun attrait touristique : ses paysages mornes, ses immeubles qui tournent le dos à la plage, ses immigrés majoritairement russes et éthiopiens, et qui parlent à peine l’hébreu. En parallèle, l’image de la sirène a provoqué mon imaginaire.

Cette figure féminine soi-disant parfaite mais qui est en réalité incomplète, dépourvue de parole, de sexe. Elle n’est qu’un fantasme. En bref, cette histoire m’a évoqué à la fois des images fortes et la possibilité de raconter une histoire sans passer uniquement par une narration classique mais aussi par des symboles et des non-dits. De mêler poésie et réalisme, dureté et douceur…

La sirène était aussi pour moi un symbole de l’adolescence en mutation, de la perte de la virginité.

Est-ce que ce mythe de la sirène était aussi un moyen pour vous de symboliser le désir d’émancipation du personnage de Lana, qui étouffe dans cette petite ville ?

Tout à fait, cela fait écho à la conte d’Andersen, ce personnage qui rêve de quitter son milieu. La sirène était aussi pour moi un symbole de l’adolescence en mutation, de la perte de la virginité. Mais c’est aussi les souvenirs de ma propre adolescence, le désir de partir, d’explorer un ailleurs, de changer de vie.

C’est grâce à la rumeur de la sirène que Lana peut se prendre à rêver que quelque chose de plus grand est possible. Dans le film finalement, au lieu de partir, Lana voit le monde venir à elle. Parfois on a tout simplement besoin d’un étranger pour être vu autrement et nous permettre de dépasser nos limites.

Pyramide Distribution
Michael Aloni et Joy Rieger

Pourquoi ce titre, « Vierges » au pluriel ?

En hébreu « sirène » se dit “vierge de la mer”. Et évidemment qu’une sirène est forcément vierge… Mais dans le film, cette notion de virginité n’est pas que sexuelle ; cela évoque aussi l’idée de découvrir quelque chose de nouveau, de franchir une étape, ce qui font tous les personnages du film, aussi bien les hommes que les femmes d’ailleurs.

J’aime beaucoup quand un film évoque des sensations sans forcément les montrer.

Plusieurs fois dans le film vous jouez sur le hors champ, notamment en vous concentrant sur le regard du protagoniste, sans nous montrer ce qu’il voit ; pourquoi avoir fait ce choix de mise en scène ?

Je n’avais aucune envie de montrer une sirène. Je n’allais pas faire « Splash » 2 ! J’ai trouvé ça beaucoup plus intéressant d’ouvrir au spectateur un champ d’imagination. Trouver l’équilibre dans le film entre réalisme et fantastique était un vrai défi, et ce choix de mise en scène était central. C’est d’ailleurs le même parti pris que j’ai choisi pour mon dernier court métrage, “La plage”.

J’aime beaucoup quand un film évoque des sensations sans forcément les montrer. Avec mon chef opérateur, Damien Dufresne, on a eu l’idée de tourner certaines scènes en nuit américaine, donnant ainsi une couleur plus poétique et étrange au hors champ imaginaire.

La comédienne qui incarne Lana, Joy Rieger, est étonnante de spontanéité et de naturel, comment avez-vous travaillé avec elle pour obtenir une telle performance ? Comment avez-vous su que c’était elle votre Lana ?

J’ai vu Joy Rieger dans une série et je l’ai trouvée épatante. Dès notre première rencontre j’ai senti qu’elle pouvait parfaitement incarner cette féminité que je cherchais à montrer, effrontée, cachée, a priori brutale mais en réalité pas si affirmée, en devenir même. Sur le tournage, on a travaillé un large spectre de réactions, entre la douceur, l’incertitude et une violence dans ses rapports avec les autres et le regard déjà trop cynique, désabusé presque, qu’elle pose sur le monde.

Pyramide Distribution
Joy Rieger incarne Lana

Le décor du film, cette station balnéaire figée dans le temps, m’a fait penser aux décors du film Gomorra de Matteo Garrone, un endroit qui respire la mélancolie et qui possède un côté hors du temps presque surnaturel. C’est cet aspect qui vous a plu à Kiryat Yam ?

Tout à fait ! Mais même si ce caractère existe à Kiryat Yam, j’ai beaucoup travaillé pour l’accentuer. Par exemple le café d’Irena, est en réalité à Bat Yam, une ville à côté de Tel Aviv. Je l’ai trouvé incroyable, comme un bateau à la dérive. Un peu comme cet énorme tuyau en béton sur lequel Lana passe son temps que j’ai trouvé tout au bout de la plage de Kiryat Yam.

Ces images étaient très importantes pour créer cette ambiance hors du temps, cette atmosphère lourde et cette sensation d’immobilisme. Avec ma scénariste, Elise Benroubi, à l’écriture nous évoquions souvent le théâtre de Tchekhov où l’espoir côtoie toujours la mélancolie.

 

Je fais le parallèle avec le cinéma de Matteo Garrone car il aime dire que ses films sont des contes sombres, même si le récit se veut réaliste ; j’ai cru déceler cela dans Vierges, ce côté « fable réaliste » ; partagez-vous cette vision du cinéma ?

En effet, j’aime beaucoup ce genre de films et d’ailleurs j’adore le cinéma italien (quand c’est bien, c’est merveilleux !), qui ose, chez Garrone ou Fellini, bousculer le spectateur en alliant réalisme et fantaisie. J’aime quand le cinéma est un peu plus grand que la vie. Dans Vierges il y a un fond sombre, mais aussi de la poésie et cette “possibilité de l’arrivée d’une sirène” dans ce désert fait naître tout à coup de l’espoir.

Il y a de plus en plus de femmes cinéastes en Israël, et même si on est loin des 50/50, je trouve que les femmes savent prendre les choses en main.

La musique du film, composée par Renaud Mayeur, a un côté presque burlesque qui contraste avec le drame qui se joue chez Lana, quelle a été votre approche au moment de travailler sur cet aspect du long-métrage avec le musicien ?

Au tout début, j’avais imaginé une musique qui rappelait des westerns pour coller avec les grands espaces déserts et cette impression que les personnages ont nulle part où s’abriter. Mais au fur et au mesure du travail, cela s’est un peu décalé vers des mélodies tantôt étranges, tantôt plus burlesques, oui. Mais j’ai toujours cherché en effet ce décalage, qui mettrait de la distance et élargirait le propos.

Pyramide Distribution
Manuel Elkaslassi Vardi et Joy Rieger

Quel regard portez-vous sur le cinéma israélien moderne, et plus précisément, sur la place des femmes cinéastes dans votre pays ?

Dans un pays comme Israël, les sujets ne manquent pas et il y a une grande richesse du cinéma. Même quand les films ne parlent pas directement du conflit, comme Vierges, je crois que les films sont toujours, même à leur insu, imprégnés de la situation du pays.

Il y a de plus en plus de femmes cinéastes en Israël, et même si on est loin des 50/50, je trouve que les femmes savent prendre les choses en main et lutter pour prendre leur place dans un milieu encore très masculin.



Source link